Don Niño

Comment résumer en quelques paragraphes, le travail méticuleux de Nicolas Laureau, qui a écrit, enregistré et remodelé sur une période de trois ans et demi, les neuf chansons originales (et la reprise bonus Me and the Devil de Robert Johnson) qui constituent The Keyboard  Songs ? C’est que sa créature, Don Niño, à la fois enfantine et très mature – il sort ici son cinquième album en quinze ans– exige que chaque opus soit marqué par une histoire qui compte. Au même titre que les tatouages évoqués dans la chanson My Invisible Tattoos et chers à Meret Oppeheim, il semble bien que le sauvage et l’enfantin, l’invisible et le tangible, le chaud et le froid habitent toujours chez Don Niño.

C’est dans l’idée d’une transformation perpétuelle, que le chanteur et compositeur a pris le temps de dompter ces dix titres et leur insuffler une vie, se donnant la contrainte de les écrire au piano et de les produire essentiellement avec des claviers. Le piano Pleyel souvent central, se laisse seconder par des claviers analogiques vintages, le Logan String ou autre Korg preset qui oscillent lentement. Faisant face à la déception d’une tournée reportée à l’automne 2012, Don Niño a écrit ces morceaux d’une traite en moins de huit jours, les maquettant rapidement. C’est toute la phase de mise en son et de mixage qui a demandé le plus de temps. Par ailleurs, un album marquant – le solaire  Pink Renaissance de NLF3 – a vu le jour depuis l’enregistrement des maquettes de ces Keyboard Songs et Nicolas a pris le temps de se consacrer à cette histoire en bande ainsi qu’aux vingt ans de son label, Prohibited Records. Exit les guitares donc mais place au toucher inimitable de Shane Aspegren, batteur américain (Songs:Ohia, The Berg Sans Nipple, Bright Eyes…) qui a su donner au rythmes imaginés par leur créateur toute l’élasticité et le groove souhaités.

Accompagné dans la fin du processus par Raphaël Seguin au mixage sous l’oreille bienveillante de Fabrice Laureau, son frère aîné, Don Niño a conclu le façonnage de ce nouvel album en noir et blanc que les premiers auditeurs considèrent déjà comme son meilleur album. So far.

Après deux travaux d’introspection indie folk, Real Seasons Make Reasons en 2001 et On The Bright Scale en 2004, avait suivi un étonnant exercice de style, Mentors Menteurs en 2007 dans lequel Don Niño s’était attaqué à ses géants, mais sous l’angle de la reprise fantasque. Il y faisait du «Kiss» de Prince une élégie folk ou de «Porque Te Vas» une sorte de Mater Dolorasa aussi expérimentale qu’indolente. On retrouve d’ailleurs sa relecture épique de «A Day In The Life» sur une compilation EMI de reprises des Beatles aux côtés de celles de David Bowie ou des Beach Boys. Un honneur. Quelques années après, en 2012, dans le jardin sauvage de son esprit, des bribes de guitares, de claviers, des mantras en boucles s’unissent, évoquant l’intranquilité paisible dont sont faits les rêves : In The Backyard Of Your Mind est un disque lumineux et agité, paru chez inFiné. Aujourd’hui il signe The Keyboard Songs, un recueil de morceaux composés aux claviers, aux textures inédites, aussi aérien qu’intime.