Don Nino

En trois décennies d’activisme passionné, Nicolas Laureau a peaufiné son approche éminemment personnelle d’une musique aussi intègre qu’ouverte, habitée par un souffle rock distillant une charge émotionnelle intense, au sein de ses groupes Prohibition puis NLF3 comme en solitaire sous l’alias Don Nino.

Son sixième album à paraître sous cette dernière identité a été écrit, composé et enregistré au cours de deux mois d’un exil estival et salvateur au cœur de la campagne normande. Un cadre pastoral qui a balisé de bien des manières la tonalité de ce disque aux couleurs à la fois rêches et sensibles, ajoutant un passionnant nouveau chapitre à un parcours déjà riche d’une épatante et singulière résistance aux formats aliénants et aux modes éphémères.

« C’est la première fois que j’ai pu autant travailler à cœur ouvert, dégagé de tout engagement personnel comme professionnel », confie l’intéressé. « J’ai fait beaucoup de balades nocturnes en forêt, ce qui m’a fait retrouver un lien avec le monde naturel, qu’on a tendance à oublier en vivant en milieu urbain. »

Si ce questionnement typique de l’Anthropocène lui a donné une colonne vertébrale thématique, la proximité avec une faune nocturne et un climat nimbé de mystère ont défini les contours sonores d’une œuvre qui fournit un certain écho, moderne et tranchant, au spleen boisé et brumeux de l’album Seventeen Secondsde The Cure, une référence reconnue par son auteur. Mais si l’influence de son environnement direct sur sa genèse est évidente, la trame profonde de ce Rhapsody For The Dead Butterfliesdécoule aussi d’une quête plus intimiste de son créateur.

« J’ai vécu une véritable expérience intérieure en concevant cet album », avoue Nicolas Laureau. « La rédaction quasi-quotidienne d’un journal intime m’a fait renouer avec une certaine jeunesse et l’état d’esprit dans lequel je composais à mes tout débuts. Je me suis aussi plongé dans l’apprentissage du Yi Jing, qui est un manuel divinatoire chinois traditionnel, et dans la lecture des écrits du philosophe naturaliste américain Henry David Thoreau, ce qui a beaucoup influencé mes choix, tant en termes de production que de composition : l’idée fondamentale, c’est que l’essentiel est la question. La réponse se trouve d’elle-même. »

Sur les quatorze chansons initialement créées, dix figurent au générique de l’album final. Dix titres comme autant d’étapes d’une épopée tendue, qui dessinerait comme un arc entre deux âpres extrémités, représentées par la prière plaintive de l’ouverture Oh Small Worldet la glaçante conclusion de The Guys From The Company, sur laquelle on retrouve le saxophone vrillé de Quentin Rollet, ancien frère d’armes au sein de Prohibition. D’un point à l’autre, on traverse de fascinantes confessions intimes (No Yin No Jing), des épitaphes martiales (Rhapsody), des accalmies trompeuses (Pointing Out) ou des insomnies orageuses (Another Sleepless Night).

Épousant une trame rythmique insistante et des entrelacs de guitares alternativement brûlantes ou sereines, le chant habité de Nicolas Laureau semble se jouer de nos sens comme de ses émotions propres.

« J’ai effectué toutes les prises de voix en utilisant simultanément deux micros différents : l’un en captation naturelle, sans traitement, et l’autre saturé d’effets », explique Nicolas Laureau. « Et j’ai ensuite apporté au mixage de chaque titre le dosage qui me convenait entre ces deux sources. Je n’ai pas une technique éprouvée de chanteur au sens classique du terme, mais la fragilité de ma voix est quelque chose d’essentiel pour moi. Disons que son timbre fait partie des éléments sonores que j’aime utiliser. »

Si la première mouture du disque a été intégralement enregistrée sur place par le seul Nicolas Laureau, entre parties de chant, de guitares et de basse, les rythmiques, originellement produites sur une boîte à rythmes TR-808, furent réenregistrées ensuite, dans le même cadre, par un autre vieux complice : le batteur Ludovic Morillon, ancien membre de Prohibition qui officiait déjà sur les premiers NLF3.

« Je voulais conserver la raideur hypnotique des séquences mais avoir un son plus charnel », précise Nicolas. « Et Ludovic avait ce jeu très précis, métronomique même, qui convenait parfaitement à ce que je voulais faire : c’était évidemment l’homme de la situation. »

Ajoutons à cela la complicité de son frère Fabrice Laureau, ingénieur du son plus connu sous le pseudonyme de F/LOR, et le résultat tient autant de l’ascenseur émotionnel en solitaire que de retrouvailles impromptues entre camarades liés par une même flamme d’en découdre avec la fatalité contemporaine, avec leur artisanat précieux pour seule arme.

Les papillons morts du titre, aveuglés par la lumière, pourraient bien représenter notre humanité vacillante, qui chercherait sa juste place dans un équilibre fragile, entre la conscience de sa propre Histoire, un présent éphémère et moultes possibilités d’avenir.

Rhapsody For The Dead Butterflies offrirait alors, dans un tel contexte, un avertissement poético-philosophique d’une densité et d’une pertinence remarquables.

Sortie le 29 mars 2019 en CD et digital sur Prohibited Records.

Photo © Céline Guillerm